vendredi 12 avril 2013

Un sommet d'incohérence



Le dernier livre d’André Orléan, L’empire de la valeur, a été largement salué et a obtenu en janvier 2012 le prix Paul Ricœur. Sa thèse, annoncée en quatrième de couverture, est que la théorie économique est impuissante à expliquer le monde contemporain et doit être refondée à partir d’un nouveau concept de la valeur.
J’adhère à ces deux affirmations, notamment au programme énoncé dans le sous-titre « refonder l’économie », une entreprise dont j’ai moi-même plusieurs fois affirmé la nécessité et l’urgence devant l’hégémonie et la stérilité de l’orthodoxie issue du néoclassicisme. Mais ce sous-titre soulève d’emblée la question : quelle « économie » s’agit-il de refonder, la réalité de la vie économique ou la discipline qui l’étudie ?
A cette question, Orléan ne donne pas de réponse claire. Sa phrase « Nous habitons un monde construit pour partie par les théoriciens de l’économie. » semble indiquer qu’il confond les deux, sacrifiant à la mode de la « performativité » selon laquelle les agents économiques adopteraient les comportements postulés par les économistes, donnant ainsi à la théorie le pouvoir de créer une réalité qui lui soit conforme. Il dit quelque part, à propos des économistes orthodoxes : « L’économie se justifie à leurs yeux par le fait qu’elle produit des biens utiles répondant aux désirs des individus », indiquant ainsi qu’il parle bien de l’économie en tant qu’activité humaine et non en tant que discipline académique. Mais en disant ailleurs « C’est la nature même du fait économique qui demande à être repensé », il semble croire qu’en repensant « la nature du fait économique », on changera la réalité. C’est la « présomption fatale » des économistes, qui leur fait grossièrement surestimer l’influence de leur discipline sur la réalité.
La problématique du livre est posée au début du chapitre 1. La définition de ce qu’il appelle une économie marchande mérite d’être citée in extenso :
« Une économie marchande est une économie dans laquelle la production des biens se trouve dans les mains d’une multitude de producteurs-échangistes indépendants qui décident, souverainement, en fonction de leurs seuls intérêts personnels, de la quantité et de la quantité des biens qu’ils produisent. En raison même de cette autonomie des décisions privées, rien n’assure a priori que les biens produits dans de telles conditions répondront aux besoins de la société. Ce n’est qu’a posteriori, une fois la production réalisée, que s’opère par le biais du marché la mise en relation des producteurs. Dans une économie marchande pure, la connexion entre les hommes se fait exclusivement ex post par le biais de la circulation des choses. Par définition se trouve exclue de la relation marchande toute relation personnelle ou hiérarchique de même que tout engagement collectif qui viendrait restreindre a priori l’autonomie des volontés privées. Les producteurs-échangistes ne se connaissent les uns les autres que superficiellement, au travers des objets qu’ils apportent au marché ; aucun lien direct, aucune dépendance personnelle, aucune finalité collective n’y vient réduire la distance à autrui. Tout advient par la médiation des marchandises. Le terme de « séparation marchande » semble le plus adéquat pour exprimer ce rapport social paradoxal où chacun doit constamment affronter autrui pour susciter son intérêt s’il veut faire en sorte qu’il y ait transaction. »
D’où les interrogations auxquelles sa réflexion vise à répondre :
« Sur quelle base des individus séparés peuvent-ils se coordonner durablement ? N’y a-t-il pas une contradiction flagrante entre, du point de vue des forces productives, une dépendance matérielle étroite de chacun à l’égard de tous et, du point de vue de la relation sociale, une extrême autonomie formelle des décisions privées ? Comment ces deux aspects peuvent-ils être rendus compatibles ? Pourquoi la logique de l’accaparement privé ne débouche-t-elle pas sur l’anarchie ? Quelles forces agissent pour faire en sorte que les individus séparés puissent tenir ensemble et constituer une société ? En un mot: pourquoi y a-t-il de l’ordre plutôt que du néant ? »
Dans ces passages où il énonce son projet, il semble clairement parler de l’économie réelle. Mais sa définition de l’économie marchande est celle du modèle walrasien, et non celle de l’économie réelle. Il suffit de regarder d’un peu plus près la réalité pour voir combien cette prétendue description du comportement des producteurs est incomplète, pour ne pas dire fausse. Dans le monde réel, les producteurs cherchent à s’assurer ex ante que leurs productions trouveront preneur. Ils utilisent pour cela plusieurs sources : l’expérience pour les métiers traditionnels, les études préalables, les ventes avant production, notamment pour les services, les accords entre entreprises. Bien sûr, comme l’écrit Orléan, « rien n’assure a priori que les biens produits dans de telles conditions répondront aux besoins de la société ». Mais dans la mesure où tous les producteurs cherchent à s’en assurer ex ante, il est quand même probable qu’ils y répondront en grande partie. Et dès qu’ils constatent un écart, ils s’empressent d’agir pour y remédier. Bien sûr il y a des échecs : instantanément, l’ajustement est loin d’être parfait, mais la concurrence est un processus permanent d’ajustement.
Au total, pour expliquer ce qu’on observe dans la réalité, un processus permanent d’ajustement imparfait mais globalement efficace, point n’est besoin de chercher ailleurs que dans la réalité du comportement des producteurs. La question que pose Orléan concerne le modèle walrasien, et ne se pose que si on croit aveuglément que ce modèle du producteur représente la réalité, ce qui est notoirement faux. Et on trouve la réponse à cette question tout simplement en observant le comportement réel des agents réels, pas en acceptant cette image erronée et en proposant de la compléter par une spéculation abstraite sur la notion de valeur.
Plus généralement, l’être humain est un animal social, descendant de prédécesseurs qui vivaient déjà en société. Chaque individu humain naît dans une société constituée et ne peut survivre et se développer qu’au sein d’une société. Avant même qu’il soit doué de raison, ses instincts le poussent à la collaboration entre congénères, et sa raison ne fait que conforter cette tendance innée. Les hommes ont formé société bien avant l’apparition du marché ; les échanges marchands se sont progressivement développés au sein de sociétés, et n’ont aucunement fait disparaître les liens sociaux préexistants. L’ordre marchand est un instrument de cette coopération parmi d’autres. La « séparation marchande », qui fait tant problème à André Orléan et à quelques autres, est un mythe.
En réponse, André Orléan invoquerait probablement la thèse de la « performativité », qu’il utilise à plusieurs reprises dans son ouvrage. Walras et ses successeurs nous auraient tous isolés les uns des autres en excluant de la relation entre les hommes « toute relation personnelle ou hiérarchique de même que tout engagement collectif ». Il est facile de vérifier qu’il n’en est rien, et que dans la réalité les relations personnelles et hiérarchiques, ainsi que les engagements collectifs, font toujours partie du tissu de notre vie.
Dès les deux premières pages de l’introduction, il est ainsi clair que tout le livre va chercher à résoudre un problème fictif qui n’existe que dans l’imagination d’André Orléan, parce que, tout en démolissant à juste titre le modèle walrasien, il continue à faire comme s’il était une représentation correcte de la réalité.
De toute façon, en-dehors des gouvernements et de quelques fonctions financières, il n’y a pas beaucoup de gens qui connaissent les théories économiques, et encore moins qui les prennent suffisamment au sérieux pour les prendre comme modèle de leur comportement. Et si la réalité résistait à la théorie, ils changeraient rapidement de théorie.
On peut donc suivre Orléan quand il parle l’économie financière, mais pas au-delà. Et même dans ce domaine, la performativité de la théorie économique est un phénomène récent et relativement marginal. La finance a existé bien avant la théorie de l’efficience des marchés (financiers), et « on » s’en est remis à la concurrence bien avant que la théorie en soit formulée. Seule l’hubris des économistes peut leur faire croire que les choses n’existent qu’à partir du moment où eux-mêmes les ont identifiées et nommées, comme si la Terre avait attendu Copernic pour se mettre à tourner autour du Soleil, et comme si c’était grâce à Harvey que le sang avait commencé à circuler. La « performativité » n’est qu’un phénomène exceptionnel très localisé, et constamment remis en question par la confrontation au réel.
Donc oui, le modèle walrasien est impuissant à rendre compte de la réalité économique, et il faut le modifier. Mais paradoxalement, après l’avoir taillé en pièces, Orléan en conserve les fondements et veut résoudre son problème en donnant un sens nouveau ad hoc à un mot ancien, celui de valeur.
« La réponse à ces questions suppose que soit introduite une notion fondamentale : la valeur. Elle est au cœur de la régulation marchande. Il n’est pas exagéré de dire qu’elle en constitue l’institution fondatrice. »
parce que, écrit-il un peu plus loin :
« en tant qu’elles valent, les marchandises accèdent à une forme d’objectivité particulière, l’objectivité de la valeur, fondamentalement distincte de leur objectivité en tant que valeur d’usage, mais qui s’impose aux acteurs marchands d’une manière tout aussi impérative. Cette objectivité si énigmatique est ce qui caractérise l’économie marchande. Pour cette raison, il faut définir le rapport marchand comme une relation à autrui médiée par l’objectivité de la valeur. Tout le mystère de l’économie est dans cette objectivité sui generis, spécifique à la marchandise, qui ne se confond en rien avec l’objectivité matérielle des marchandises en tant que choses. »
Suivons-le donc dans sa critique des théories de la valeur, en acceptant la thèse méthodologique chère aux économistes orthodoxes, selon laquelle un modèle irréaliste peut quand même aider à comprendre la réalité. Là, deuxième surprise : sur plus de 100 pages, il critique à juste titre deux théories substantielles de la valeur : la valeur-utilité et la valeur-travail, en semblant croire que ce sont les seules théories qui existent, et que tous les économistes de tous les temps ont conçu la valeur des choses comme dérivant d’une substance inhérente à ces choses, le travail nécessaire pour les produire dans un cas, leur utilité dans l’autre. Ce faisant, il ignore toute la tradition subjectiviste, qui part de Démocrite, passe par Thomas d’Aquin et les Scolastiques espagnols, s’incarne dans les classiques français (Turgot, Condillac, Say) contre les conceptions des classiques anglais et se prolonge de nos jours par l’Ecole autrichienne. Comment un économiste réputé peut-il ainsi résumer la pensée économique à une des ses composantes minoritaires, mystère...
Pourtant, pour présenter sa propre théorie de la monnaie, Orléan s’appuie sur Menger et cite Hayek, et même (fugitivement) Rothbard et Mises. Mais il passe sous silence le fait que ces auteurs, comme les autres représentants de cette école de pensée multiséculaire, pensent comme lui que la valeur ne peut être identifiée à une substance, mais consiste en un jugement subjectif porté par chaque être humain. Il est tout à fait étonnant qu’il ne fasse pas la moindre allusion à cette conception qui échappe à sa critique, ne serait-ce que pour la réfuter s’il la juge erronée. On a peine à imaginer qu’il soit ignorant au point de ne pas la connaître, ou assez malhonnête intellectuellement pour faire comme si elle n’existait pas, et pourtant il faut bien que ce soit l’un des deux. Je sais bien que pour un économiste « mainstream » rien de ce qui date de plus de 20 ans ne mérite d’être lu, que dans l’histoire conventionnelle de la pensée économique, l’école classique se résume aux anglo-saxons, les français étant plutôt objet de mépris, et qu’à l’Université on ne parle pas de l’école autrichienne sinon pour la dénigrer. Mais en presque 40 ans de carrière, André Orléan aurait pu élargir ses horizons et remettre en question les préjugés qu’on lui avait peut-être inculqués.
Mais il y a encore pire : c’est de voir dans le schéma walrasien le recours à une objectivité de la valeur, comme affirmé dans le passage précédent. Ranger la conception néoclassique de la valeur-utilité dans les conceptions « substantielles » au côté de celle de la valeur-travail est un tantinet rapide. Les auteurs marginalistes et néoclassiques disent que l’utilité d’un bien est estimée par chaque acteur dans un processus subjectif. Même si ce processus de valorisation part de caractéristiques objectives de la chose évaluée, son résultat est éminemment subjectif. C’est tout à fait différent de la conception de la valeur-travail des classiques anglais, qui postule au contraire que la valeur des choses est un attribut objectif indépendant du sujet qui évalue.
La clé est sans doute dans une note au bas de la page 58 : « nous appelons « objectivité » le fait que les préférences soient exogènes et qu’elles ne dépendent pas de la situation des autres acteurs ». Curieuse définition de l’objectivité ! A partir de là, il ne peut plus y avoir qu’une succession d’acrobaties verbales et de contorsions intellectuelles à l’appui d’affirmations arbitraires.
Après cette longue critique des positions « orthodoxes », et après un rappel sur la monnaie au chapitre IV, où pour l’essentiel André Orléan développe la thèse de Menger sur l’origine de la monnaie, on attend du chapitre V, intitulé « un cadre interdisciplinaire pour penser la valeur », qu’il propose une alternative crédible aux thèses qu’il a critiquées jusque là. Certes il énonce un projet tout à fait louable : « réaffirmer la loi commune de la valeur pour en finir avec le séparatisme qui caractérise l’économie en tant que discipline ». Il n’y a en effet a priori pas de raison pour définir le mot « valeur » différemment en économie de sa définition dans les autres disciplines. Au lieu de cela, on trouve des affirmations arbitraires, de préférence obscures pour ne pas (trop) prêter le flanc à la critique, en comptant sur l’obscurité pour donner l’illusion de la profondeur, donnant a contrario raison à Boileau : « ce qui se conçoit bien s’énonce clairement ».
A propos de la valeur, il avait écrit dans l’introduction : « Il faut plutôt la considérer comme une création sui generis des rapports marchands, par laquelle la sphère économique accède à une existence séparée, indépendante des autres activités sociales. Les relations marchandes possèdent leur propre logique de valorisation dont la finalité n’est pas la satisfaction des consommateurs mais l’extension indéfinie du règne de la marchandise. » En écrivant cela, il commet l’erreur de ceux qui ont trop lu Polanyi : de ce que les économistes limitent le champ de leur étude aux échanges (et à la production pour les meilleurs d’entre eux), déduire que dans la réalité les actes d’échange définissent une sphère séparée des autres domaines de l’activité humaine, et croire que ce sont les économistes qui sont responsables de ce prétendu « désencastrement » dont on ne trouve nul indice dans le monde réel, mais qui pourrait justifier le séparatisme qu’il réprouve.
Dans le chapitre IV, il écrivait (page 169) : « prix et valeur sont une seule et même réalité ». Dans le chapitre V, il écrit maintenant (page 189) : « La valeur est une puissance de nature sociale qui prend la forme d’un pouvoir d’achat sur les choses », définition qui peut s’appliquer à la monnaie. Mais il écrit aussi page 227 : « la question de la valeur ne se confond nullement avec la question du juste prix », semblant distinguer alors prix et valeur. Et page 188, il pose avec Dürkheim que : « les valeurs dont il vient d’être question ont la même objectivité que les choses », ce qui l’amène à se demander « Comment un état de sentiment peut-il être indépendant du sujet qui l’éprouve ? ». Mais page 227 : « ce qui est objectif, … ce sont les mouvements monétaires », semblant limiter l’objectivité aux prix.
Pour y voir clair, il faudrait distinguer soigneusement les trois notions qu’Orléan mélange à loisir : la monnaie, la valeur et les prix. Et puisque la valeur est au centre de sa thèse, il faudrait commencer par reconnaître la polysémie du terme et en distinguer les différentes acceptions pour analyser ce qui les sépare et ce qui les lie, et pour cela, examiner les processus de formation de chacun des phénomènes qu’il désigne, pour en déduire leur caractère plus ou moins objectif.
Première définition de la valeur : celle qu’Orléan emprunte à Durkheim, mais qui est aussi celle de tous les économistes de la tradition subjectiviste qu’il ignore : « un état de sentiment » éprouvé par un individu. Avec cette définition, la seule bonne réponse à la question « Comment un état de sentiment peut-il être indépendant du sujet qui l’éprouve ? » est : il ne l’est pas et ne peut pas l’être. La question est du même genre que « comment un chat peut-il être un chien ? » : elle n’a tout simplement pas de sens. Les valeurs, économiques ou autres, sont définitivement et irréductiblement subjectives. Cela n’exclut pas que plusieurs individus puissent éprouver le même état de sentiment envers quelque chose, mais ça ne suffit pas à lui conférer quelque objectivité ; il faudrait pour cela que les « états de sentiment » de tous ces individus évoluent ensemble et restent en permanence identiques.
La valeur étant ainsi définie, sa formation est un processus psychologique qui fait intervenir de très nombreux facteurs, dont l’utilité pour l’évaluateur de la chose évaluée, estimée par lui. On retombe sur une question de sémantique avec le terme « utilité ». Si l’utilité est définie au sens étroit habituel pour les économistes, la formation de la valeur fait intervenir de nombreux autres facteurs, dont d’autres sources potentielles de satisfaction comme le désir de ressembler aux autres. Mais on peut aussi, avec les économistes de l’école autrichienne, définir l’utilité dans un sens très large comme tout ce dont l’individu pense que ça peut lui apporter un supplément de satisfaction, quelle que soit la nature et la forme de cette satisfaction. Le mimétisme est alors l’un des mécanismes qui influencent l’individu dans son processus subjectif de valorisation, mais un parmi de nombreux autres.
La relation entre la valeur, ainsi définie comme un phénomène purement subjectif, et la monnaie se fait jour au moment où un individu envisage d’acquérir ou de céder quelque chose à un autre. La monnaie étant un instrument d’échange universel, il est naturel pour celui qui possède un bien de se demander quelle est la quantité de monnaie minimale contre laquelle il accepterait de s’en défaire, et pour celui qui désire un bien, quelle est la quantité de monnaie maximale qu’il accepterait de donner pour l’acquérir, ce qu’on appelle leurs prix de réserve. A travers ces processus psychologiques, chacun exprime la valeur sous forme d’une quantité de monnaie qui a la même nature qu’un prix, mais un prix souhaité dans un échange envisagé. Ces expressions restent éminemment subjectives et variables d’individu à individu, et dans le temps pour un même individu. Un même individu peut même donner au même moment plusieurs « valeurs » différentes à un même bien selon l’usage qu’il envisage d’en faire. C’est par exemple flagrant quand la chose évaluée est une entreprise.
Quand deux individus qui accordent tous deux plus de valeur à ce qu’ils désirent recevoir qu’à ce qu’ils acceptent de céder se rencontrent, ils peuvent procéder à un échange où l’un des deux remettra à l’autre une certaine quantité de monnaie en échange d’un bien. Cette quantité de monnaie, qu’on appelle le prix du bien, se situera nécessairement quelque part entre le minimum espéré par celui qui cède le bien et le maximum consenti par celui qui acquiert le bien, mais sa valeur exacte est imprévisible et dépend de nombreux paramètres dont les qualités de négociateur des deux échangistes.
Une fois l’échange réalisé, le prix auquel l’échange s’est réellement effectué devient une donnée historique qu’on peut qualifier d’objective, en ce sens que n’importe quel tiers qui a observé l’échange aura vu le même montant. Orléan voit une « énigme » dans cette objectivité qui résulte de la confrontation des subjectivités. Cette soi-disant énigme disparaît si on s’en tient à la conception subjective de la valeur, et si on accepte que le mot « valeur » et le mot « prix » désignent deux concepts différents. La valeur de quelque chose est l’estimation subjective, par un acteur particulier, de l’intérêt que cette chose présente pour lui ; son prix est la quantité de monnaie contre laquelle son possesseur l’a échangée, ou par extension la quantité pour laquelle il espérait l’échanger, ou pour laquelle le candidat acquéreur espérait l’obtenir. Il n’y a « énigme » que parce qu’on utilise le même mot « valeur » pour des concepts différents.
Orléan montre bien dans le chapitre IV que l’adoption d’un bien particulier comme intermédiaire général des échanges est un fait social qui relève d’un phénomène mimétique. Mais au tournant de son raisonnement, il revient à la valeur pour en proposer une toute autre conception : « La valeur, selon moi, est d’abord d’une nature fondamentalement monétaire, c’est-à-dire essentiellement abstraite. C’est la quête avide de monnaie qui constitue l’énergie première des économies marchandes, et non le désir d’utilité. L’extension infinie du règne de la marchandise est le moyen par lequel l’argent établit sa puissance. »
Trois affirmations, toutes gratuites et ne reposant sur rien d’autre que l’imagination d’André Orléan. Au plan historique, il est à peu près certain que l’échange (sous forme de troc) a précédé la monnaie, même s’il n’a pu prendre tout son développement et accompagner la division du travail que grâce à la monnaie. Mais ses motivations fondamentales sont toujours restées les mêmes : procurer un supplément de bien-être à chacun des participants. Il est évident qu’un échange ne peut avoir lieu que si chacun préfère ce qu’il reçoit à ce qu’il cède, et que là est le moteur, ou « l’énergie première » de l’échange. Dans tout échange monétaire il y a deux acteurs : évidemment un qui préfère la monnaie qu’il reçoit au bien qu’il cède, mais aussi nécessairement un autre qui préfère le bien qu’il reçoit à la monnaie qu’il cède. Si tous n’étaient avides que de monnaie, il n’y aurait tout simplement pas d’échanges. Et même ceux qui ont reçu de la monnaie s’empresseront dans leur immense majorité de l’échanger contre des biens ou des services réels. Hors cas pathologiques, leur désir de monnaie n’est en réalité que le désir des biens et des services que la monnaie leur permet d’acquérir.
Toujours au rayon des affirmations gratuites, Orléan affirme page 214 que les penseurs libéraux seraient « angoissés » par la monnaie, on se demande bien pourquoi. Dans les pages qui suivent, il fait allusion à la proposition de Hayek de dénationaliser la monnaie, qu’il assimile à une « suppression pure et simple de la monnaie ». Là encore, on se demande pourquoi laisser les agents économiques choisir eux-mêmes leur moyen d’échange commun (pour ne pas dire universel) parmi plusieurs qui leur seraient proposés équivaudrait à supprimer ce moyen d’échange, d’autant que Hayek pronostique, de façon assez logique, que la libre concurrence entre monnaies aboutirait probablement à la sélection d’un tout petit nombre de monnaies, moins nombreuses qu’actuellement, et donc plus authentiquement universelles. Orléan utilise ici une bien curieuse définition personnelle du mot « monnaie »
Pour en revenir au fond de l’affaire, si vraiment la solution consiste à abandonner le modèle walrasien du marché et à « rompre avec la perspective de la valeur substance qui objective indûment les relations économiques », comme il le dit dans sa conclusion, alors qu’il se réjouisse : le travail est déjà largement fait. Je recommande à André Orléan de lire Say ou mieux Mises, pour qui « Value is not intrinsic, it is not in things. It is within us; it is the way in which man reacts to the conditions of his environment.  » (Human Action, IV,2). Mais il est vrai que j’ai du mal à imaginer André Orléan en « autrichien ».
Au total, on reste confondu par la somme d’ignorance ou d’aveuglement qu’il faut pour trouver de l’intérêt à ce texte, autrement que comme un cas d’école des préjugés, des incohérences et des lacunes de l’économie dominante, même (ou surtout) dans son volet prétendument « hétérodoxe ».

mardi 16 octobre 2012

Un réalisme réaliste



Toujours dans Rationalité Limitée, Antoine Belgodere répond à mon commentaire sur un passage d’un livre de Daron Acemoglu cité par Cyril Hédoin à propos du réalisme des modèles économiques, en me renvoyant à propos de mon dernier livre les critiques d’ailleurs assez mineures que m’inspire la thèse d’Acemoglu. Étant donné la longueur de ma réponse, je la publie ici.

Dans mon B.A. BA, j’aurais pu adopter le style des économistes : au lieu de parler d’une brouette de choux, j’aurais pu écrire « un certain nombre d’exemplaires d’un bien A », et au lieu d’un panier de saucisses, « un certain nombre d’exemplaires d’un bien B ». Mais à mon avis ça aurait dérouté le lecteur auquel je m’adresse, qui est l’homme de la rue armé de sa seule expérience et sans aucune culture économique livresque, et ça l’aurait peut-être dissuadé de lire la suite, ce qui vous en conviendrez aurait été dommage....
Mais je pense que cet homme de la rue comprend plus ou moins explicitement que les mots « choux » et « saucisses » ne sont ici que des symboles, tout comme « bien A » et « bien B », et qu’on pourrait les remplacer par les noms de n’importe quels autres biens sans changer la suite du raisonnement, de même qu’on pourrait remplacer « je » par « un agent X » et « Pierre » par « un agent Y ».
Autrement dit, je pose une situation que l’économiste décrirait par « un agent X qui possède un certain nombre d’exemplaires d’un bien A échange avec un agent Y qui possède un certain nombre d’exemplaires d’un bien B », mais en utilisant d’autres symboles. L’important est que le lecteur que je vise comprenne et admette que cette situation abstraite se rencontre fréquemment dans la réalité concrète, par exemple quand sa petite fille Elsa qui a les poches pleines de bonbons rencontre dans la cour de l’école son copain Jules avec un paquet de Carambars, ou quand le vieil Elvin, dans sa maison de retraite, échangera trois disques d’Adamo contre un livre de Raymond Queneau, et que ce que je dis avec les mots choux et saucisses reste vrai dans le cas d’Elsa, de Jules, des bonbons et des carambars, des vieux disques et des vieux livres.

De même, à propos de la deuxième objection, je ne dis nulle part comment mes agents ont acquis ces biens. Je cultive peut-être les choux alors que Pierre a acheté ses saucisses chez Carrefour. C’est peut-être sa maman Sophie qui a donné les bonbons à Elsa, qui les a donc obtenus gratuitement, alors que Jules les a en effet achetés dans une grande surface au prix que celle-ci a imposé. Mais ça ne change pas la situation abstraite dont je pars, ni la suite du raisonnement.

Autrement dit, j’expose bien un cas abstrait, donc d’une certaine façon « non réaliste », mais dont il est très facile d’observer d’assez nombreuses instances concrètes pour que l’étude de ce cas ait a priori une pertinence pour l’analyse de la réalité observable, ce qui n’est pas le cas par exemple (au hasard...) de l’homo economicus rationnel et omniscient, ni du marché « pur et parfait » de la tradition walrasienne.

Donc pour répondre à la première objection, si, je me soucie avant tout du réel, et ceci doublement :

  • d’abord en choisissant des cas qui sont au sens propre des abstractions d’une classe significative de cas réels observables, c’est à dire ces cas réels eux-mêmes, dépouillés d’un certain nombre de circonstances particulières, mais sans introduire d’hypothèses qui perturberaient la relation entre le cas abstrait et les cas concrets qu’il représente,
  • ensuite en utilisant une symbolique réaliste pour noter ces cas abstraits, afin que le rapport de l’abstrait au concret reste présent à l’esprit du lecteur (la technique utilisée pour cela étant adaptée au lectorat visé).

Il me semble que cette définition de ce que j’appelle ici « réalisme » répond également aux deux autres objections sans que j’aie besoin d’expliciter comment. A la troisième objection, je répondrais que bien sûr, avant de hasarder des préconisations relatives aux politiques publiques, il faudrait compléter l’analyse en analysant aussi d’autres cas. La question devient alors quels cas sont nécessaires et suffisants pour aboutir à des conclusions du premier ordre (au sens mathématique du mot) et quels cas supplémentaires sont de nature à introduire des correctifs de second ordre ou de troisième ordre à ces conclusions

Mais allons un peu plus loin, ce qui rejoindra des discussions que j’ai eues précédemment en d’autres lieux. Je présente une situation d’échange, et un contradicteur imaginaire me dit « il en existe d’autres, par exemple l’achat dans les grandes surfaces ». Il pourrait donc dire non seulement « votre exemple est irréaliste », à quoi j’ai répondu ci-dessus, mais de plus « et il n’est pas représentatif ». Ce à quoi je réponds : oui en effet il existe d’autres situations que mon « modèle » ne couvre pas, qu’on peut également analyser en utilisant une démarche analogue. La question est de savoir quelle panoplie de cas abstraits il faut analyser pour couvrir un ensemble de cas concrets suffisamment représentatif de la réalité observable.

L’approche que j’appelle walrasienne, qui domine encore une bonne partie de l’orthodoxie, vise à construire une « théorie du tout » économique (qu’est-ce que l’équilibre général sinon ça ?), ce qui, bien qu’on la considère comme de la micro-économie, l’apparente en fait à la macro. Or elle ne peut le faire, du moins dans un premier temps, qu’au prix d’une extrême simplification de l’image des transactions élémentaires. Elle veut une image unique et simple de l’agent économique et du bien économique, et une image unique des situations (par exemple d’échange) dans lesquelles ils peuvent se trouver.

Au contraire l’approche classique (et autrichienne) est une théorie des actes élémentaires. Elle consiste à partir de l’observation de la réalité, et à constater qu’il existe une grande variété d’agents, de biens et de situations non réductibles à un modèle unique, ce qui, joint à l’observation (encore) qu’il n’existe pas de grandeurs proprement économiques qui soient mesurables, conduit rapidement à la conclusion qu’il est impossible de faire une théorie du tout. C’est me semble-t-il la différence la plus profonde entre la conception « orthodoxe » de l’économie et la conception « classico-autrichienne ».

Au total, la question n’est pas de savoir si on peut/doit raisonner sur des cas (des modèles) simplifiés ou abstraits. Par exemple, mon mentor Mises écrit : « The specific method of economics is the method of imaginary constructions. ... Even imaginary constructions which are inconceivable, self-contradictory, or unrealizable can render useful, even indispensable services in the comprehension of reality, provided the economist knows how to use them properly. ...In confronting the imaginary constructions with reality we cannot raise the question of whether they correspond to experience and depict adequately the empirical data. We must ask whether the assumptions of our construction are identical with the conditions of those actions which we want to conceive.... The main formula for designing of imaginary constructions is to abstract from the operation of some conditions present in actual action. Then we are in a position to grasp the hypothetical consequences of the absence of these conditions and to conceive the effects of their existence.  » (Human Action, XIV,2)

La question est de savoir comment on construit ces modèles. Le fait-on de façon arbitraire, avec pour seule contrainte la possibilité de les manipuler à l’aide des outils admis par la communauté, et en espérant que l’analyse qu’on en fait puisse un jour servir à quelque chose, quitte si ce jour tarde trop à prétendre contre toute évidence qu’il existe bien une réalité qui ressemble au modèle, ou à forcer un peu la réalité à se conformer au modèle, ou à prétendre qu’on peut « performer » le modèle ? Ou bien les construit-on par une véritable opération d’abstraction à partir de l’observation attentive de la réalité ?

Maintenant, si Cyril le permet, vous pouvez y aller de vos critiques à vous ...

vendredi 31 août 2012

Quatre scénes de la vie courante

Sur son excellent blog, Serenis Cornelius invite à "penser l'exemple" à propos des externalités. Excellente approche pédagogique, que j'utilise dans mon BA BA d'économie. Mais, outre les points que relève Serenis à la fin de son article, ses quatre scènes ont autre chose en commun de beaucoup plus important, qu'il mentionne sans l’exploiter : jamais elles ne se sont produites nulle part (sauf dans une certaine mesure la quatrième, j’y reviendrai). Ce ne sont pas des faits observés, mais des scénarios de fantaisie purement imaginaires spécialement conçus pour aboutir aux conclusions qu’on cherche à l’avance à démontrer. A ce compte, on pourrait montrer qu'il est possible de voler en battant des bras en partant de l'exemple commençant par "Marcel Léger était moins lourd que l'air..." 
J'ai donc repris les quatre histoires de Serenis en les rendant plus conformes à la réalité observable.

mardi 28 août 2012

jeudi 19 juillet 2012

Mon nouveau livre

Aujourd'hui grand jour : sortie (en autoédition) d'un livre dont aucun éditeur n'a voulu sous prétexte qu'il ne trouve sa place dans aucune de leurs collections :

Le livre B. A, BA d\'économie
 

Ce que dit la 4e de couv :
Ce que tout citoyen doit savoir d’économie.
Ce livre présente les faits économiques fondamentaux à partir de constats que chacun peut faire dans sa vie quotidienne. Par des raisonnements simples, en utilisant le langage de tous les jours, sans jargon mathématique ou autre, sans demander de connaissances qui dépasseraient le niveau du collège, il conduit progressivement le lecteur vers des idées plus générales qui l’aideront à comprendre les débats économiques et politiques du moment.

lundi 26 septembre 2011

Les modèles en économie

Le blog Rationalité Limitée a publié récemment un excellent billet sur « Les modèles en économie », qui tente de répondre à la question « pourquoi l’économie est-elle moins performante que la physique alors même qu’elle recourt à la même démarche scientifique, en particulier en utilisant la modélisation comme moyen de représentation de son objet d’étude ? » en présentant différentes thèses proposées par les philosophes des sciences.

Dans la deuxième partie de son billet, C.H. utilise l’exemple du duopole de Cournot. Plutôt que me livrer à une critique philosophique « autrichienne » des thèses présentées dans son billet, je vais utiliser le même exemple pour comparer les pratiques de modélisation des économistes à celles des autres sciences comme la physique ou la biologie.

dimanche 4 septembre 2011

La banque libre (suite)

J'ai découvert cet été un livre méconnu de Hayek, écrit en 1976, et qui trouve une actualité assez brûlante. Il y prend position contre le projet de monnaie unique européenne et propose à la place l'ouverture de la création monétaire à la concurrence.
J'y ai consacré un article lisible ici.